Le bonheur et la mort

Dans mon premier billet, j’expliquais que je voulais parler du bonheur d’une manière différente. Et parmi les moyens à ma disposition pour tenir ma promesse, il y a l’écriture de billets sur des thèmes habituellement peu ou pas abordés. C’est le cas, je crois, du billet d’aujourd’hui qui porte sur le bonheur et la mort.

Dans les deux précédents billets, j’expliquais que ma définition préférée du bonheur est celle qui consiste à regarder nos vies jour par jour, heure par heure, seconde par seconde afin de comprendre à quel point pour chaque moment que nous vivons nous expérimentons des émotions positives et/ou négatives. En tant que chercheur, je m’inscris donc dans l’approche hédonique.

Lorsque l’on s’intéresse aux émotions dans cette perspective, on s’intéresse finalement à un état subjectif. Ce ne sont pas en effet les soubassements biologique des émotions qui intéressent, mais le ressenti. Etre heureux, c’est ressentir généralement davantage d’émotions positives que d’émotions négatives.

Le professeur Veenhoven, qui est un des plus grands chercheurs sur le bonheur au niveau mondial, a proposé qu’un élément objectif  soit inscrit dans la compréhension du bonheur. Cet élément objectif est la durée de vie. Imaginons un petit modèle (après tout, je suis économiste et les économistes aiment bien les modèles). Imaginons deux personnes qui ont un niveau constant et égal de bonheur toute leur vie (hypothèse totalement improbable, mais qui permet de mieux comprendre la suite du raisonnement). Si l’une de ces deux personnes vit 40 ans et l’autre 80 ans, certes au moment t leur niveau de bonheur est le même, mais si l’on tient compte de leur durée de vie (et que l’on considère leur bonheur comme une intégrale – spéciale dédicace aux matheux), celui qui aura vécu 40 ans aura vécu deux fois moins de bonheur que celui qui aura vécu 80 ans!

(Il y aura peut-être un petit malin qui parmi vous aura pensé: « et si c’est un niveau constant de malheur, c’est celui qui meurt le plus vite qui est le veinard de l’affaire! » Comme dans un des épisodes de la fameuse série Kaamelott, je répondrai « c’est pas faux!« , mais restons optimiste.)

Revenons à l’intégration de la durée de vie dans la définition du bonheur. Si on accepte cette intégration (en tout cas, moi je l’accepte au point que j’en parle dans mes deux derniers livres), alors la lutte contre les morts précoces (mortalité infantile, accidents domestiques, accidents de la route, suicides, meurtres) est une politique fondamentale pour favoriser notre bonheur, car c’est une politique qui a pour but de nous laisser suffisamment de temps pour pouvoir être heureux, ou au moins essayer de l’être.

En même temps, cette intégration pose un autre problème. Si vivre 80 ans à un bon niveau de bonheur c’est bien, vivre 120,140, 200 ans c’est mieux! Et c’est là que les problèmes commencent.

Aujourd’hui, dans la Silicon Valley et sans doute ailleurs, il y a des start-ups qui s’intéressent aux moyens d’accroître notre durée de vie. Certains super-riches issus des high-tech aimeraient vivre plus longtemps (et nous ne sommes sans doute pas différents d’eux) mais eux ont l’argent pour financer ces recherches (là, ils sont sans doute un peu différents de la plupart d’entre nous!).

Si ces recherches aboutissaient, cela poserait un problème particulier. Soit il faudrait faire beaucoup moins d’enfants, soit la capacité nourricière de la Terre n’y suffirait plus. En effet, si nous vivions beaucoup, beaucoup, beaucoup plus longtemps, ce ne serait pas 3 ou 4 générations qui cohabiteraient en même temps sur Terre, mais 5, 6, 7…. Nous connaîtrions nos arrière-arrière-arrière petits-enfants, voire plus encore. Cela ferait du monde à loger… mais surtout à nourrir! Et cela créerait une nouvelle transition démographique, une transition qui pourrait être sans fin si l’allongement de la durée de vie était continu.

Au final, la durée de vie est un élément important à ajouter à la définition du bonheur alors même que la durée de vie est un élément objectif. En tenant compte de cet élément, on se rend compte que les morts précoces deviennent un problème de politique publique essentiel lorsque ces politiques ont pour but de créer un environnement favorable au bonheur de chacun. En même temps, il n’est pas possible de dire que l’objectif d’une vie humaine la plus longue possible soit un objectif pour favoriser notre bonheur, car ce bonheur pourrait se faire au détriment des générations futures. Nous aboutirions alors d’une manière nouvelle à la constatation de Frederickson et Losada: il est possible d’être trop heureux en ce que le bonheur peut aller à l’encontre de la générativité, c’est-à-dire de l’intérêt pour les générations futures.

C’est tout pour aujourd’hui. I’ll be back.

Renaud Gaucher

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